Le système éducatif vise maintenant à fabriquer l’"Homme néolibéral"


Résumé

Dans le modèle de civilisation néolibéral, la liberté de l’individu se confond avec celle de l’entreprise. L’individu lui-même devient une entreprise. Il doit donc, lui aussi, s’épanouir dans la compétition et dans une concurrence à l’autre généralisée. Dès lors, se réaliser c’est consommer, toujours plus, devenir toujours plus un super consommateur qui doit jouir le plus possible et le plus rapidement possible. « Chacun pour soi » devient « tous pareils ». Cela implique la fin du particulier, du singulier, qu’il soit individuel ou collectif : même consommation, même culture, même langue – l’anglais -, même politique – la pensée unique -, un seul et même standard. Les différences éthiques, sociales, politiques, nationales, environnementales, culturelles, ne seront plus qu’autant d’entraves au commerce.

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LE SYSTEME EDUCATIF VISE MAINTENANT A FABRIQUER L’ « HOMME NEOLIBERAL »

La marchandisation du service public d’éducation doit servir cet objectif, elle doit contribuer à former des esprits uniquement tournés vers l’efficacité économique et la rentabilité financière. L’ensemble de l’organisation sociale doit être conforme à l’essence supposée de l’homo oeconomicus, l’individu doit être réduit à sa valeur d’échange. Il doit donc se vendre sur le « marché » du travail pour espérer satisfaire ses besoins personnels.

La marchandisation du système public de l’éducation entraine la dépolitisation de la question éducative. S’il existe des détenteurs de biens (les savoirs), et des demandeurs solvables de ces biens (les entreprises), alors l’échange pourra se faire. Nul besoin dans ces conditions de discuter pour décider s’il faut enseigner les mathématiques, les arts plastiques, plutôt que la littérature ou la philosophie : la demande marchande règlera la question.

La stratégie néolibérale de marchandisation ne s’arrête donc pas aux seules questions de structure, de propriété, de gestion et de financement : elle modifie les contenus de l’éducation eux-mêmes. Il s’agit même d’un bouleversement et d’une mutation des contenus de l’éducation. L’accent mis sur la professionnalisation des programmes se traduit par une diminution de la place de la formation générale.

Il semble que l’expérience désastreuse des Masters of Business Administration (MBA) délivrés par les écoles de commerce américaines n‘ait pas été retenue en France. Beaucoup de jeunes gens passés par ces laminoirs de l’esprit, gavés de techniques, méthodes et autres procédures spécialisées, son devenus des clones désormais souvent rejetés par les entreprises. La complexité du monde, loin de nécessiter d’étroites compétences spécialisées, demande de la culture, du sens politique, une connaissance de l’histoire. Les incultes sortants avec leur MBA en poche sont incapables d’avoir cette profondeur, les différentes crises éthiques et financières américaines ne sont d’ailleurs pas étrangères aux lacunes de ces formations.

La marchandisation de l’éducation met gravement en cause la nécessité de l’éducation comme entrée dans la culture. L’idée se développe que l’école « fait trop de culture », ou « trop de théorie », que les savoirs liés à des œuvres humaines considérées comme importantes dans le passé sont de moins en moins utiles. Ainsi dominera inévitablement une atténuation, voire une suppression de toute formation d’une pensée critique. Les recommandations européennes vont d’ailleurs dans ce sens. C’est ainsi que le Conseil européen de Lisbonne a défini les « compétences sociales » : la « confiance en soi, l’indépendance, l’aptitude à prendre des risques et les compétences relatives à l’esprit d’entreprise ». Le document de synthèse sur les objectifs de l’enseignement précise : « les écoles devraient également exploiter les contacts qu’elles entretiennent avec les entreprises de leur environnement direct dans le but de présenter des entreprises performantes comme modèles dans le cadre de leur cours d’éducation civique »…

Ce sont donc bien les formes d’enseignement et les contenus éducatifs qui sont visés. Ainsi, après formatage, l’ « homme de marché » doit être capable de :

  • se mettre soi-même en projet
  • être un sujet actif et compétitif, plutôt que passif et dépendant, aspirant à l’autonomie et à l’accomplissement personnel dans son activité
  • se constituer soi-même en entreprise à développer, faire croître et fructifier
  • devenir l’entrepreneur de sa propre vie
  • « réaliser son potentiel » dans des « carrefours d’opportunités »
  • devenir une « forme entreprise » qui le mobilise, reposant sur un ensemble de règles de vie comme l’énergie, l’initiative, l’ambition ou le dynamisme, généralisée à toutes les facettes de sa conduite et toutes les sphères de son existence
  • être prudent, de calculer « à propos de lui-même et travailler sur lui-même en vue de s’améliorer lui-même »
  • interpréter sa destinée comme relevant de sa responsabilité propre, prendre des risques pour mener à bien son « projet d’identité », mais des risques mesurés, susceptibles d’augmenter sa valeur marchande
  • se considérer soi-même comme un ensemble de capitaux que l’on peut gérer au gré de ses projets
  • calculer ses investissements existentiels pour ménager ses capitaux : ressources financières, gérer sa santé qui devient un capital précieux, mais également son réseau relationnel, ses aptitudes cognitives et comportementales, ses ressources affectives et émotionnelles
  • assumer la fragilité de sa trajectoire de vie en multipliant les projets « excitants », facteurs d’autonomie et d’autoréalisation créatrice de soi
  • comprendre que la sécurité n’est plus attachée au statut, à la hiérarchie, à la bureaucratie, mais à la succession des projets, la réussite sur un projet permettant d’accéder à d’autres projets plus intéressants, chaque projet étant par définition différent, nouveau, innovant, se présentant comme une opportunité d’apprendre et d’enrichir ses compétences qui sont autant d’atouts pour trouver d’autres engagements
  • considérer sa vie tout entière comme une succession de projets pour laquelle il importe de se détacher de tout ancrage existentiel durable : statuts, titres, carrière planifiée, etc.
  • développer sa connaissance et sa maîtrise de lui-même, sous l’autorité d’ « experts de l’âme humaine »
  • se rendre désirable
  • être nomade et léger, froid et calculateur, rationnel et fonctionnant en réseau.

Pour fabriquer des individus actifs et non passifs, le rôle de l’Etat va consister à supporter leurs « capacités d’activation de soi ». Ces pratiques d’activation vont d’ailleurs étendre ce souci d’employabilité à toutes les étapes de la vie et à toutes les sphères de l’existence. L’entreprise de soi va régir jusqu’aux moindres aspects des activités individuelles. La vie tout entière sera conçue selon le modèle managérial comme une succession de projets, faisant éclater la distinction entre l’activité professionnelle et les autres formes d’activité. L’instabilité de l’emploi n’est plus un problème : c’est une solution. Plus rien n’échappe, en principe, à l’activation, prisonnière des politiques de « gouvernement des conduites » et des « techniques de soi ».

D’autant que ce qui rend le modèle de l’entreprise de soi attrayant, c’est l’intensification de l’expérience qu’il fait miroiter, dans la mobilité incessante et la multiplication des projets. Il se présente comme une offre de découverte de soi dans des expériences nouvelles, intenses, intensifiées. La figure du sujet entrepreneur, c’est à première vue le contraire de celle du sacrifice de sa vie dans un univers de travail abrutissant et aliénant.

Toutes ces élucubrations sur l’ « employabilité » et l’ « homme de marché » sont parfaitement utopiques. Le monde qu’elles décrivent est peuplé d’êtres exceptionnels : compétents, soucieux de se former sans relâche, adaptables, prudents, prenant en main leur destin, entreprenant leurs réorientations professionnelles sans jamais souffrir des ruptures de carrière.

Dans ce « profil », aucune place n’est réservée à la vie sociale, qui est pourtant le fondement de la vie en société. Tout est rapporté à l’individu, rien ne concerne l’intérêt général et l’engagement collectif.