Nicolas Sarkozy, disciple de la droite fondamentaliste américaine


Résumé

Nicolas Sarkozy a testé avec un relatif succès les méthodes qui ont permis à la droite fondamentaliste américaine de gagner : le retour de la religiosité en politique, un discours radical et la captation d’une partie de l’électorat ouvrier.

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NICOLAS SARKOZY, DISCIPLE DE LA DROITE FONDAMENTALISTE AMERICAINE

 I.- RESURGENCE DE LA RELIGIOSITE EN POLITIQUE

La campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy a comporté de nombreuses références à la religion. Les premiers mois de son mandat ont confirmé qu’il ne s’agissait pas simplement d’une posture électorale de court terme, sans lendemain, mais bien d’une stratégie de long terme. Celle-ci, d’ailleurs, impose à la gauche de rehausser la lutte pour la laïcité dans l’ordre de ses priorités.

Il y a certainement, dans le choix de Nicolas Sarkozy, une part de croyances personnelles. Encore que ces dernières paraissent modestes, l’essentiel étant plutôt à rechercher dans un choix politique parfaitement conscient.

On pourrait considérer que rien n’est nouveau sous le soleil et que la religion a toujours été liée à la droite. Cette dernière, en effet, s’est affirmée dans le rejet de la Révolution française, dès 1789, au motif que la Révolution remettait en cause l’ordre social voulu par le Créateur. La culture de droite, dans ses profondeurs, considère comme intouchable un ordre qui est jugé « naturel ». Pourtant la déchristianisation et les progrès des conceptions laïques avaient fait reculer les références à la religion dans le discours politique. En 1967 par exemple, les jeunes français étaient 81 % à croire en Dieu, et seulement 46 % en 1997. Raison de plus pour s’interroger sur les mobiles de Nicolas Sarkozy.

La réponse se trouve du côté des Etats-Unis. Dans ce pays, la population est particulièrement religieuse : deux tiers des Américains se déclarent « membres d’une Eglise » et ont assisté à un office religieux au cours des six derniers mois (contre 25 % des Britanniques) ; 55 % jugent la religion « très importante » (contre 19 % des Britanniques). Or, le renouveau chrétien aux Etats-Unis a coïncidé avec le renouveau du Parti républicain.
Et ce renouveau chrétien lui-même n’est pas étranger à la recherche de racines, d’identité, de valeurs, d’ordre sur les plans racial, social et sexuel, provoquée par la dévastation généralisée suscitée par les politiques néolibérales. L’incompréhension des causes de cette situation, le recul des mobilisations collectives et des issues possibles renvoient les individus à eux-mêmes et à la conduite de stratégies de survie locale rapetissées sur sa propre personne et le noyau familial.

En France, seulement 16 % de l’ensemble de la population fréquentent la messe « de temps en temps, quelques fois dans l’année ». Mais si la France connaît un des taux de « croyance en Dieu » les plus faibles d’Europe (60 %, pour une moyenne européenne de 71 %, avec un plus bas de 36 % en République Tchèque et un plus haut de 97 % en Pologne), ce taux de croyance se concentre parmi les catégories populaires. Alors que 64 % des cadres et professions intellectuelles supérieures déclarent « avoir une religion », la proportion grimpe à 72 % pour les ouvriers et 68 % pour les employés. Les sans-diplômes sont 79 % dans ce cas, contre 62 % à bac + 2. Plus on est jeune moins on croit (60 % chez les 18-24 ans) ; plus on est âgé plus on croit (85 % chez les plus de 85 ans).

Pour Nicolas Sarkozy, la religion possède une fonction sociale devenue aujourd’hui fondatrice. La crise de la société française, en effet, pour lui, ne serait pas d’ordre économique, social ou politique, mais d’ordre moral. Il faudrait donc combler ce vide spirituel par la religion, comme la culture qui avait été instrumentalisée par le pouvoir gaulliste en étant présentée comme un « supplément d’âme » après 1968… Si Nicolas Sarkozy n’ose pas encore parler de construction d’une nouvelle « harmonie sociale », comme le font souvent les responsables politiques qui invoquent la religion, l’encouragement qu’il prodigue aux pratiques religieuses vise à renforcer la fonction traditionnelle de « pacification » des relations sociales.

C’est ainsi que Nicolas Sarkozy s’est prononcé pour la remise en question de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Afin d’éviter le développement erratique d’un « islam en France », il a choisi de fabriquer de toutes pièces un « islam de France » par l’encouragement au communautarisme. Dans les cités populaires « à risque », ce sont désormais les imams qui seront chargés du maintien de l’ordre en tant que représentants d’une fraction de la population française. Afin de contribuer à créer ces « communautés », Nicolas Sarkozy veut promouvoir la « discrimination positive » et les « quotas » (comme l’ « affirmative action » créée dans les années 1960 aux Etats-Unis). Cette politique, aux Etats-Unis, a permis la création d’une bourgeoisie noire, se détachant de ses origines raciales pour se rapprocher de sa nouvelle appartenance de classe, tout en « contrôlant » une partie de la communauté noire. Nicolas Sarkozy envisage ainsi de fabriquer une « beurgeoisie » et donne des signes multiples en ce sens, dont la nomination de Rachida Dati au gouvernement n’est pas le moindre.

Le 18 mars 2007, au Zénith, Nicolas Sarkozy s’est fait disciple de Jean-Paul II. Dès le lendemain de sa victoire, le 10 mai 2007, un cardinal du Vatican s’en est réjouit. Le 20 juin 2007, le Vatican a félicité Nicolas Sarkozy pour son « ouverture », et le 20 décembre, au Vatican, Nicolas Sarkozy était sacré « chanoine de Latran » par Benoît XVI, titre que tous les anciens présidents de la République avaient refusé. Le 17 janvier 2008, Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il souhaitait faire entrer les « représentants des religions » au Conseil économique et social. Le 20 février, Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy, a déclaré dans VSD qu’ « en France, les sectes sont un non-problème ». Le 23 février, le chanoine Sarkozy a adressé un message de félicitations pour l’ordination de quatre curés traditionalistes au Vatican…

 II.- UNE DROITE RADICALISEE

Une explication de la victoire de Nicolas Sarkozy tient à son positionnement politique revendiquant clairement son appartenance à la droite. Différentes enquêtes « postélectorales » en témoignent, 85 % des personnes interrogées partagent ce jugement. C’est également le cas de 94 % des artisans et commerçants, 90 % des professions libérales et cadres supérieurs, 92 % de l’électorat de droite du premier tour.

Nicolas Sarkozy l’a clairement annoncé : « Oui, je cherche à séduire les électeurs du FN. Qui pourrait m’en vouloir de récupérer ces gens dans le camp républicain ? J’irai même les chercher un par un, ça ne me gêne pas. Si le FN a progressé, c’est que nous n’avons pas fait à droite notre boulot ». Cet objectif a été largement atteint. Si on compare les résultats de Nicolas Sarkozy en 2007 et le total de la droite en 2002 (Boutin, Chirac, Madelin), on observe une grande ressemblance avec l’implantation du Front national. Ainsi Nicolas Sarkozy obtient des scores très importants dans tous les départements méditerranéens, en Alsace et Rhône-Alpes. Même chose pour des cantons le long de la Garonne et dans les départements du grand bassin parisien : Aube, Eure, Eure-et-Loir, Loiret, Oise, Seine-et-Marne, Yonne.

En revanche, le basculement de l’électorat frontiste ne s’est pas opéré avec la même efficacité dans certains départements : Pas-de-Calais, Aisne, une partie des Ardennes, Haute-Marne, départements de Lorraine. Dans ces départements, la base sociologique de l’électorat du FN est beaucoup plus ouvrière et populaire qu’ailleurs et a beaucoup moins voté Sarkozy qu’en région Paca ou dans le Languedoc-Roussillon.

En outre, Nicolas Sarkozy a siphonné une partie significative de l’électorat de CNPT dans des secteurs où les chasseurs avaient acquis une certaine influence : baie de Somme, embouchure de la Seine, baie d’Isigny, Cotentin, Charente-Maritime, certains départements du sud-ouest, arrière-pays méditerranéen.

Au total, Nicolas Sarkozy est parvenu à capter une partie significative de la droite radicalisée qui avait progressivement glissée vers le FN au cours des 15 dernières années.

Le succès de Nicolas Sarkozy se trouve enfin dans la très forte mobilisation de l’électorat de droite traditionnel. Le vote utile a joué mais les messages et valeurs portés par le candidat ont conforté les catégories sociales généralement favorables à la droite. La droite a donc fait un « vote de classe » dès le premier tour : Neuilly (72 %), Le Chesnay (52 %), Boulogne (49 %), Enghien-les-Bains (49 %), Versailles (47 %), Saint-Germain-en-Laye (46 %), sans oublier les arrondissements chics de Paris : 64 % dans le 16e arrondissement, 58,5 % dans le 8e et 56 % dans le 7e.

 III.- CAPTATION D’UNE PARTIE DE L’ELECTORAT OUVRIER

Tout a changé pour la droite française depuis la fin du gaullisme quant ce dernier disposait d’une forte influence dans les milieux ouvriers. Le retour à une droite classique, avec Pompidou, Giscard, Chirac, a fait fondre le pactole électoral ouvrier de droite. Il faut savoir, en effet, que le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, n’avait été possible que parce qu’il avait été soutenu par un puissant mouvement populaire.

Lors des élections législatives de 1958, 56 % des ouvriers votent à droite, dont 30 % pour le seul parti gaulliste. Lors de l’élection présidentielle de 1965, 45 % des ouvriers votent encore de Gaulle au second tour. Ce sont les « évènements » de 1968 qui vont provoquer un recul sérieux du vote ouvrier en faveur de la droite. Bien que les élections législatives de juin 1968 soient largement remportées par la droite, le vote ouvrier en sa faveur tombe à 39 % et il poursuit sa chute à 36 % aux législatives de 1973. La baisse continue à l’élection présidentielle de 1974 où Valéry Giscard d’Estaing n’obtient que 27 % du vote ouvrier.

A l’élection présidentielle de 1988, la droite classique ne recueille plus que 18 % des voix ouvrières au premier tour (et 19 % pour Jean-Marie Le Pen) ; Jacques Chirac n’en obtenant que 26 % au second tour. Ayant compris la situation, Jacques Chirac développe avec succès le thème de la « fracture sociale » dont le but, évidemment, n’était qu’électoral, et visait à reconquérir le vote populaire. Il obtient 43 % des voix ouvrières et gagne l’élection. Mais à l’élection présidentielle de 2002, la droite n’obtient plus que 17 % des votes ouvriers au premier tour (et 33 % pour l’extrême droite).

Lors de l’élection présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy réalise au premier tour 17 % chez les ouvriers (26 % pour Le Pen, 16 % pour Bayrou et 5 % pour de Villiers, soit 64 % pour la droite), et 25 % chez les employés (21 % pour Bayrou et 8 % pour Le Pen, soit 54 % pour la droite). C’est parmi les salariés du secteur privé que Nicolas Sarkozy réalise de bons scores avec 32 % (20 % pour Bayrou et 12 % pour Le Pen, soit 64 % pour la droite). La candidate socialiste reste devant Nicolas Sarkozy chez les ouvriers (24 % contre 17 %), mais l’ensemble de la gauche ne fait que 36 %. Il n’y a que chez les salariés du secteur public que la gauche arrive à rivaliser avec la droite (49 % contre 51 %).

Il est vrai que le candidat Sarkozy n’avait pas ménagé ses efforts en direction de l’électorat ouvrier du Front national et du Parti communiste : « L’électeur du Front national comme l’électeur du Parti communiste n’appartiennent à personne » (18 juin 2006). Avec son slogan « la France qui se lève tôt et travaille dur », Nicolas Sarkozy avait spéculé sur le racisme social et le racisme tout cour qui existent notamment dans les milieux populaires. Les « assistés » y sont mal vus, l’aide sociale est souvent considérée comme étant attribuée aux « fainéants », d’autant qu’elle recoupe dans certaines régions en partie des réalités ethniques. L’expérience des Etats-Unis a montré que la solidarité avait volé en éclat car les plus pauvres appartenaient majoritairement à des communautés raciales différentes.

Tout en observant beaucoup de prudence dans l’interprétation, les études faites sur les représentations des ouvriers (IFOP), donnent des résultats contradictoires. D’un côté, certaines opinions sont très marquées à droite : « il faut que l’État donne plus de libertés aux Entreprises » (61 %) ; « les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment » (66 %) ; « il y a trop d’immigrés en France » (62 %) ; « on ne se sent en sécurité nulle part » (49 %) ; « il faudrait rétablir la peine de mort » (48 %). Dans le même temps, les opinions des ouvriers sondés sont ouvertes à des questions sociétales plutôt de gauche : « l’homosexualité est une manière acceptable de vivre sa sexualité » (75 %) ; « tous les étrangers résidant en France devraient avoir le droit de vote aux élections municipales » (66 %).

Les données issues du « Baromètre politique français » réalisé par l’Ifop pour le Cevipof démontrent assez nettement que les ouvriers constituent, avec les employés, le groupe où l’intérêt déclaré pour la politique est le plus faible. Seuls 34 % des ouvriers disent s’intéresser beaucoup ou assez à la politique, contre 44 % des Français et 70 % des cadres supérieurs.

Les ouvriers accordent un crédit plus que limité dans les hommes politiques. Selon ce « Baromètre », 74 % d’entre eux disaient en avril 2006 n’avoir confiance ni dans la droite ni dans la gauche pour gouverner le pays. Dans le même ordre d’idée, 58 % des ouvriers estimaient que l’opposition ne ferait probablement ou certainement pas mieux que le gouvernement de l’époque si elle était au pouvoir. Néanmoins, si la défiance vis-à-vis des responsables politiques était très forte chez les ouvriers, elle s’exprimait avec la même ampleur dans le reste de la population : 60 % des Français pensaient ainsi que l’opposition ne ferait pas mieux que le gouvernement et 69 % n’aveint confiance ni dans la gauche ni dans la droite pour gouverner le pays.

Les ouvriers partagent donc avec l’ensemble de la société française la même défiance vis-à-vis des hommes politiques mais ils s’intéressent encore un peu moins que la moyenne aux débats télévisés et aux campagnes des uns et des autres. Doit-on pour autant en déduire que l’intérêt des ouvriers pour les grandes questions qui agitent la Cité est moindre ? Cette classe sociale est-elle vouée à l’anomie électorale ou peut-elle se mobiliser lors de certains scrutins ?

En vérité, la politique suscite davantage d’intérêt dans le monde ouvrier que dans les autres catégories sociales, pour peu que la politique ait un rapport avec la vie et la réalité quotidiennes. La campagne référendaire sur la Constitution européenne en 2005 et la présidentielle 2007 constituent à cet égard un bon exemple. Non seulement les débats ont pénétré très profondément dans l’ensemble de la société et ont animé partout les conversations, mais ils ont concerné avec la même intensité les milieux ouvriers. L’analyse des conversations des Français confirme ces évolutions : 91 % des ouvriers avaient évoqué avec leurs proches au cours des semaines écoulées la violence et les incivilités qui s’étaient produites dans les banlieues en 2006, 56 %, la baisse du chômage en septembre 2006, et 46 %, les débats sur les 35 heures dans l’hôtellerie et la restauration. Sur ces trois sujets, les scores observés parmi les ouvriers sont légèrement supérieurs à ceux mesurés dans l’ensemble de la population. L’écart a été encore plus important à propos des mobilisations contre le CPE : 78 % des ouvriers contre 68 % des Français en avaient parlé avec leurs proches.

L’analyse des résultats du référendum de 2005 à l’échelle communale montre que le différentiel d’abstention entre les communes à faible et forte proportion d’ouvriers a été relativement modéré, de l’ordre de 4 points, alors que l’amplitude est en général plus importante pour d’autres scrutins. A l’inverse, le score du « non » a été très corrélé avec le poids de la classe ouvrière dans la population communale.

Ces chiffres et études concordantes montrent clairement que le désintérêt supposé du monde ouvrier pour la politique ne saurait être considéré comme un postulat immuable et figé.

C’est le pari qu’a réussi le Parti républicain aux Etats-Unis, et que Nicolas Sarkozy voudrait imiter. Ce parti, en effet, est parvenu à réaliser une alliance en « U », c’est-à-dire entre les riches et une partie significative des pauvres, contournant le bloc central des classes moyennes. La même stratégie s’est déployée en Grande-Bretagne. Alors que les deux tiers de la working class votaient travaillistes entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la fin des années 60, la situation s’est retournée à partir du début des années 70. Cette proportion est tombée à 57 % quand Margaret Thatcher a accédé au pouvoir en 1979, celle-ci devenant même majoritaire dans la working class en 1987. En 2005, 37 % de la upper working class votaient conservateurs, et 32 % travaillistes ; tandis que 33 % de la lower working class votaient conservateurs et 40 % pour les travaillistes.

Nicolas Sarkozy parait bien avoir analysé cette situation aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, et compris l’enjeu décisif du vote des classes populaires (ouvriers et employés représentent plus de la moitié du corps électoral ; leur comportement, lors des scrutins, est à peu près identique). Il était difficile, d’ailleurs, de ne pas être conduit à cette analyse par les faits eux-mêmes, puisque la droite, en France, avait subi trois lourdes défaites électorales en deux ans : les élections européennes et régionales de 2004 et le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen. Seule la majorité des dirigeants du Parti socialiste ne semble pas avoir encore compris…