Pour le néolibéralisme il faut faire de l’éducation un marché rentable

Résumé

Partout dans le monde, le service public de l’éducation est menacé par les politiques néolibérales. Il fait l’objet de tentatives de « réformes » identiques, dont le point commun est de vouloir transformer l’éducation en un marché rentable.

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POUR LE NEOLIBERALISME IL FAUT FAIRE DE L’EDUCATION UN MARCHE RENTABLE

Un ministre socialiste d’un gouvernement de gauche en France, Claude Allègre, a bien résumé sa pensée : « l’Ecole représente le plus grand marché du 21ème siècle ». En effet, il faut savoir que les pays de l’OCDE (les 30 pays parmi les plus riches de la planète) consacrent annuellement 1 000 milliards de dollars au financement de l’enseignement. Par comparaison, et pour ces mêmes pays, le chiffre d’affaires annuel de l’industrie automobiles est de 1 286 milliards de dollars… Le néolibéralisme – il n’existe aucune raison de s’en étonner - veut ainsi transposer au système public éducatif la logique capitaliste selon laquelle tout doit être ou devenir marchandise et donc se monnayer, s’échanger, se vendre selon les « lois » du marché.

« Le marché de l’enseignement » est d’ailleurs l’intitulé d’un rapport de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), publié dans le cadre des négociations sur la mise en œuvre de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS). Cet accord considère que l’éducation ne doit plus être un droit assuré par un service public, mais un marché devant être ouvert à la concurrence. La commissaire européenne à l’éducation et à la culture confirme : « il faut rendre nos universités compétitives sur le marché mondial de l’enseignement supérieur. » Elle faisait écho à une déclaration du représentant de l’Union européenne auprès de l’OMC prétendant, en juin 2000, que « l’éducation et la santé sont mûres pour la libéralisation. »

La perspective n’est donc plus l’éducation pour tous, mais l’éducation pour ceux qui peuvent payer. Pour y parvenir, le but est d’ « élever progressivement le niveau de libéralisation du commerce des services », par « des séries de négociations successives qui auront lieu périodiquement ». L’OMC a d’ailleurs segmenté le « marché de l’éducation » en 5 secteurs :

  • secteur primaire (enseignement maternel et enseignement primaire) ;
  • secteur secondaire (enseignement secondaire du premier et du second cycle, enseignement technique, enseignement professionnel et enseignement à destination des handicapés) ;
  • secteur supérieur (enseignement technique et professionnel du troisième degré, enseignement universitaire) ;
  • secteur d’éducation des adultes (cours du jour ou du soir destinés aux adultes, éducation tout au long de la vie, « open university », cours d’alphabétisation, cours par correspondance, cours donnés par la radio ou la télévision) ;
  • secteur des autres services d’enseignement (toutes les autres activités d’enseignement qui ne peuvent pas être reprises dans les quatre premiers secteurs, y compris les cours particuliers à domicile).

La création du marché de l’enseignement prend plusieurs formes : la privatisation totale, par l’encouragement au développement de l’enseignement privé ; la privatisation partielle de sous-ensembles du système éducatif ; la décentralisation ; les nouvelles technologies de l’enseignement.

La privatisation totale du système éducatif est un objectif central des politiques néolibérales. Il se réalise de manière très inégale selon les pays et à l’intérieur de chaque pays selon les secteurs et consiste en avantages accordés à l’enseignement privé. Tout repose sur le fait que les parents, lorsqu’ils en ont les moyens, sont prêts à dépenser beaucoup d’argent en payant à leurs enfants des études dans les « bons » établissements, les « bonnes » filières et les « bonnes » classes. Ils considèrent que c’est un moyen de donner à leurs enfants toutes les chances d’obtenir un emploi stable et rémunérateur. Les familles disposant d’une certaine sécurité d’emploi et de revenus, sans être véritablement « à l’aise », fuient les quartiers et villes « sensibles » qui ont le recrutement scolaire le plus populaire. C’est chez ces parents – et pas seulement parmi les classes moyennes supérieures - que se trouvent les centaines de milliards d’euros qui peuvent alimenter le marché privé de l’enseignement.

La tactique utilisée pour faire émerger le marché de l’éducation est simple : c’est celle qui a déjà été appliquée avec succès aux autres services publics pour les démanteler. On coupe les crédits, on organise la pénurie et le désordre, on laisse la violence s’installer dans les établissements. On suscite ainsi la protestation des usagers qui se tournent alors vers des solutions individuelles dans le secteur privé. L’OCDE explique d’ailleurs tout cela très bien, avec le plus parfait cynisme : « Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement à l’école ou à la suppression de telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population » (source : Centre de développement de l’OCDE, Cahiers de politique économique, 2000, n° 13)…

D’une manière générale, les budgets consacrés à l’éducation restent stables dans les pays développés (à 5,1 % du PIB entre 1980 et 1997). En revanche, sur la même période, ils sont passés de 2,8 % à 2 % dans les pays les moins développés. Cette stabilité traduit cependant un affaiblissement des budgets pour les classes populaires et l’enseignement public. La priorité établie par l’Union européenne en matière d’ « économie de la connaissance » draine des budgets qui font défaut aux milieux modestes entrés dans le système éducatif par le processus de massification de l’enseignement. Pour maintenir le niveau de ces derniers, des moyens accrus sont nécessaires. De surcroit, à l’intérieur de ces budgets, ceux affectés à l’enseignement privé augmentent régulièrement.

Même si les sources statistiques sont incomplètes et souvent incohérentes, on estime à environ 20 % la part des dépenses privées dans le total mondial des dépenses éducatives. Mais la situation est très inégale selon les pays, et à l’intérieur même des pays selon les types et niveaux d’enseignement. Cela va de 40 % en Corée du Sud, à 2 % en Suède. En France, elles sont passé de 9 % en 1990 à 8 % en 1997. Dans notre pays, le secteur privé reste relativement stable dans le temps en termes de proportion d’élèves (en 2002, 17 % des élèves de la maternelle à la terminale), ces derniers étant issus des milieux les plus favorisés. En 1991, 78 % du financement d’un établissement privé sous contrat relevait de crédits publics, auxquels s’ajoutent, pour les établissements du second degré, la taxe professionnelle versée par les entreprises (0,5 Mds). La loi Bayrou a accéléré cette tendance.

Toutefois, le processus de marchandisation est bien plus varié que celui de la seule privatisation au sens capitalistique, cette dernière s’accompagne en effet de la privatisation partielle. C’est pourquoi il ne faut pas se laisser abuser par le seul aspect lié au régime juridique de la propriété. Même privatisée par morceaux, l’école reste du domaine public ; ce qui n’empêche nullement les orientations libérales de devenir dominantes sur le fonctionnement interne des établissements et du système dans son ensemble.

On peut essayer de se représenter ce que seraient, demain avec la privatisation de tout ce qui peut l’être, des établissements d’enseignement. C’est l’ensemble, la totalité, la finalité sociale, le but éthique auquel répond l’établissement qui ne représentera plus aucun intérêt. Ce qui intéressera les nouveaux propriétaires des sous-ensembles du système éducatif, ce sont juste les différentes fonctions techniques qu’on peut y découper pour en tirer un profit :

  • l’accueil
  • la sécurité (les « pions »)
  • la restauration
  • l’entretien des bâtiments et les petits travaux
  • le nettoyage
  • la gestion administrative et financière
  • l’animation ou l’enseignement
  • le soutien psychologique, social, médical...

Si on livre l’établissement d’enseignement à la privatisation par morceaux, sur la base d’appels d’offres, on aboutira à toute une série d’interventions en sous-traitance. Elles seront effectuées par des techniciens limités à leur tâche spécifique, réalisées dans l’urgence et dans le cadre d’emplois le plus souvent précaires. Elles seront basées sur des choix purement technicistes et économistes, là où nous avions une équipe, un collectif qui essayait de s’articuler de manière cohérente autour d’un objet commun, de penser la structure de travail globalement, dans une perspective humaine : servir des élèves…

Avec la privatisation partielle, pour conserver une cantine scolaire municipale, il faudra déjà pouvoir prouver, lors de l’appel d’offre, la rentabilité de la prestation. Finies les aides de la municipalité aux enfants des familles pauvres et les tarifs dégressifs en fonction des revenus des parents ! Et si la municipalité veut introduire dans son cahier des charges la traçabilité des aliments, connaître l’origine des viandes, ou interdire l’emploi d’aliments Organismes génétiquement modifiés (OGM), elle sera passible de poursuites judiciaires pour la raison que ces clauses, dans son appel d’offre, constituent autant d’ « obstacles non nécessaires au commerce », pour reprendre l’expression consacrée.

Une telle évolution signerait la fin de toute intervention politique et collective dans les domaines économiques et sociaux. Cela signifierait donc aussi la fin de la démocratie, car l’exercice par les élus de leur pouvoir deviendrait extrêmement limité par la privatisation généralisée ou partielle des services publics. Les élus ne serviraient plus à rien, ils seraient remplacés par le marché. Les villes deviendraient des marchandises, les unes en concurrence avec les autres, afin d’être « attractives ». Les élus ne seraient plus que des « agents commerciaux », une simple « force de vente », des voyageurs de commerce tentant de délocaliser les entreprises de la ville voisine pour les relocaliser chez eux.

Le troisième instrument de la marchandisation, après la privatisation totale et partielle, est la décentralisation du système éducatif.

Elle est un élément clé de ce processus de marchandisation, car elle permet le rapprochement « en douce » avec la sphère économique. Elle se traduit par des « partenariats », favorisant le développement d’identités propres aux établissements, créant les conditions de la concurrence entre eux. La gestion est alors copiée sur celle des entreprises privées, les ressources tendent également à se privatiser.

Dans ce cadre, le renforcement du pouvoir des chefs d’établissement vise à reporter sur le local des choix et décisions qui devraient relever de l’échelon national. Le désengagement de l’Etat est alors favorisé, l’autonomie des établissements ne servant qu’à la mise en concurrence entre établissements publics mais aussi avec le privé. C’est bien la mise en concurrence qui pousse à gérer l’entreprise publique comme une entreprise privée.

Les premiers bilans de ce mode de gestion et de l’autonomisation des établissements sont pourtant notoirement négatifs du point de vue de l’égalité scolaire. De fait, l’école accentue d’autant plus la ségrégation sociale que l’autonomie des établissements les expose de plus en plus aux pressions du local... L’autonomie du local, dans ce contexte, en l’absence de régulation politique, aggrave les inégalités. Une chose est sûre, la concurrence ne remplit pas la fonction de stimulation positive entre établissements qu’elle était censée remplir...

Le dernier facteur de marchandisation est l’explosion du marché des nouvelles technologies d’enseignement : le marché de l’enseignement supérieur « en ligne » (e-learning) ; le marché des logiciels éducatifs (2 305 en 1996 et 6 220 en 2000). C’est aussi la pénétration des marques à l’école, les publicités directes sur les murs des établissements, le financement de « projets » éducatifs sous logo explicite de la marque, des matériels éducatifs donnés gratuitement. Ces stratégies néolibérales ne suscitent que rarement la réprobation des enseignants, et très exceptionnellement celle des parents d’élèves…