Un plan B ne va nulle part
lundi 7 mars 2016
Auteur : par Coordination internationale
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Texte signé de Ramón Franquesa, Pedro Montes, Joan Tafalla et Diosdado Toledano, tous de la Plate-forme espagnole « sortir de l’Euro » et membres de la Coordination européenne anti euro.


UN PLAN B QUI NE VA NULLE PART

Ramón Franquesa
Pedro Montes
Joan Tafalla
Diosdado Toledano

(Plate-forme sortir de l’Euro)

Après la réunion de Paris des 23 et 24 janvier dernier, les personnalités et les forces politiques regroupées dans ce que l’on connait comme le « plan B pour l’Europe », se sont déplacées à Madrid les 19, 20 et 21 Février.

La mise en œuvre de ces initiatives révèle avant tout la situation de précarité dans laquelle se trouve de l’UE et l’incertitude du projet d’intégration européenne. Même en voulant passer outre la détresse sociale existante, l’échec de l’union monétaire, la confusion politique de l’Europe, il est impossible de ne pas voir un grand mal être général et de ne pas sentir la nécessité et l’obligation, pour ceux qui se revendiquent de la gauche, de dire quelque chose sur le malaise de fond et les fractures qui fondent l’actuelle Union.

C’est à cela que répond le plan B, apparu après la catastrophe qu’a représenté la capitulation du gouvernement Tsipras devant la troïka en juillet de l’année dernière. Toute la gauche a été affectée, bien que, en Espagne en particulier, il y ait eu un silence complet sur l’analyse et les conséquences de cette capitulation. Les élections générales viennent d’avoir lieu et jamais le thème de l’Europe n’est apparu dans les discussions et les propositions des partis. Dans la confusion de l’investiture, on élude systématiquement la réponse à donner aux exigences de la Commission européenne qui exige des ajustements supplémentaires et des coupes budgétaires franches, quel que soit le gouvernement qui se formera. http://planbeuropa.es/llamamiento/

De nombreuses personnalités de différents pays, se sont regroupées autour du plan B. Immédiatement deux positions distinctes, dont la coexistence ne peut être que temporaire, sont apparues. D’un côté, il y a ceux qui ayant bien compris la nature politique et idéologique de l’union monétaire et ses conséquences inévitables, patentes en Grèce et dans d’autres pays de la périphérie, dont l’Espagne. Pour eux, il n’y a pas d’autre solution que de démanteler la zone euro, soit par un accord entre les pays européens, soit unilatéralement par les pays asphyxiés par l’euro. A Paris, Oskar Lafontaine, Costa Lapavitsas, Frédéric Lordon ou Zoe Konstantopoulou, ont eu une position claire en faveur de la rupture avec l’union monétaire.

Mais de l’autre côté, il y a d’autres personnalités et organisations dont les propositions et les véritables intentions politiques ne sont pas claires. Ils ne disent pas clairement quelle réponse donner à l’euro, ni comment mettre fin au projet de l’unité européenne mis en oeuvre depuis le traité de Maastricht en 1992. Ils parlent d’ailleurs avec aplomb de « sauver l’Europe d’elle-même », en faisant porter sur les épaules des peuples, une responsabilité qu’ils n’ont jamais demandée. Ils ont même, chaque fois qu’ils ont été consultés, témoigné plutôt du contraire. Il a été dit que le plan B avait deux visages, qu’il faut bien admettre, malgré les différences et les nuances qui existent. (Dans une récente interview, Oskar Lafontaine a eu de nettes divergences par rapport aux objectifs défendus par Yanis Varoufakis, célèbre ex-ministre grec qui a déserté les négociations du gouvernement Tsipras avec la Troïka).

Bien sûr, les promoteurs de la rencontre de Madrid appartiennent sans aucun doute au secteur des « âmes déboussolées » à en juger par l’appel publié. La presse s’est fait l’écho de cet appel pour la réforme de l’Union européenne nommé plan B. A la vue de la liste des premiers signataires, nombreux, reconnus, avec une autorité légitime pour certains, avec des responsabilités pour d’autres, l’enflammement médiatique, également lié au nom de Varoufakis, n’est pas surprenant.

Le contenu de l’appel laisse entrevoir ses origines idéologiques ; Il y a toujours des gens prêts à tout signer, facilement séduits quand on parle de démocratie et d’affaires économiques, afin de ne pas être traité d’ignorants. Ce sont les partisans du « non mais oui », si nombreux en politique. Ceux qui sont confortablement installés dans la confusion et recherchent de la cohérence avec les arguments fallacieux.

Pour beaucoup d’entre eux, il faut dénoncer les lacunes et la politique de l’Union européenne mais sans proposer sa liquidation. Paradoxalement ils dénoncent les désastres de la mondialisation, symbolisée par la zone euro, pour les travailleurs et les autres couches populaires tout en alléguant qu’elles conduisent à l’« internationalisme ». Ils affirment que les solutions ne peuvent être ni nationales ni le retour à la souveraineté des États-nations parce qu’elle est historiquement dépassée. La souveraineté ne servirait qu‘aux gouvernements de chaque pays pour mieux voler leur peuple tout en se refugiant derrière l’internationalisation du capital. Ils pensent qu’il n’y a vraiment pas de solution aux problèmes de l’Europe et des pays membres au sein de l’union monétaire, mais malheureusement que nous dépendons déjà des exigences et les dogmes du néolibéralisme et qu’il faut inventer des réformes vouées à l’échec pour éviter la rupture. C’est une nouvelle forme du TINA politique (There is no alternative) récemment invoqué par le gouvernement Tsipras. Tout cela rappelle le vieux révisionnisme rusé, teinté de sensibilité sociale, mais résigné et impuissant à éviter ce qu’il dénonce. Ce sont des écrans de fumée pour nourrir l’obscurantisme, empêcher quiconque de comprendre et masquer leur propre honte.

Toute réaction pour lutter contre l’actuelle UE est la bienvenue, mais il est très dommage que tant de signatures illustres se réunissent pour produire un appel si pauvre, si confus, si désorienté et inutile. Beaucoup de cerveaux pour accoucher d’une souris, d’un appel pitoyable, alors que la crise européenne frappe si fort et que, dans certains pays de l’Union, la douleur et la souffrance des citoyens est dramatique au point que les options politiques les plus sinistres peuvent avoir leur chance, comme mentionné dans le plan B.

À ce stade, reconnaître enfin que l’UE est antidémocratique et que la politique est dominée par les puissances économiques est une bonne analyse, même s’il a fallu trop longtemps pour le comprendre. En effet, l’Union européenne et le système économique capitaliste, dans leur version la plus dogmatique et néolibérale, ne sont pas démocratiques. Mais il faudrait l’expliquer clairement sans tout mélanger. En Grèce, en juillet dernier, il n’y a pas eu de coup d’état financier, mais la reddition d’un gouvernement, mandaté par les citoyens pour ne pas négocier d’autres ajustements et réductions, qui a cédé devant la Troïka et a accepté d’étrangler plus durement les travailleurs et les couches populaires grecques.

Rien n’est dit non plus sur le lien entre le drame des réfugiés et la nature de l’Union européenne, surtout quand la situation est créée par l’impérialisme américain et les enjeux troubles et contradictoires de nombreux autres pays. Enfin, d’un point de vue idéologique, affirmer que les institutions européennes servent une petite minorité n’est pas comprendre que cette petite minorité représente le pouvoir de la grande bourgeoisie européenne avec ses tensions et ses luttes de pouvoir. Ce n’est pas ridiculiser Marx de préciser que dans le capitalisme la grande majorité est soumise aux intérêts d’une minorité toute puissante : la classe dominante.

Dans ce contexte et la conclusion triviale de l’absence de démocratie dans l’Union européenne, l’inanité des propositions de l’appel est parfaitement évidente. On peut malicieusement penser que son but est moins de mettre fin à la triste situation que vit l’Europe que d’enfumer les gens et donner un répit aux institutions européennes. Face au mal-être et aux propositions les plus radicales qui ont surgit, comme la nécessité pour les pays de recouvrer leur souveraineté économique et monétaire et de quitter l’euro, soit de façon groupée ou unilatéralement, le plan B doit être vu comme une brochure de voyage vers nulle part. Comme une tentative de détourner l’attention des vrais problèmes et de leurs causes et de bercer de faux espoirs une population désorientée par la résonnance médiatique que tant de signatures illustres peuvent produire en ne proclamant rien.

L’ambiguïté, le manque de rigueur et l’imprécision des propositions de l’appel n’empêche pas de reconnaître, qu’autour du plan B, participent des personnalités qui ont une position ferme et cohérente sur les responsabilités de l’euro et l’incontournable nécessité de le démanteler. Toute réaction pour lutter contre l’UE actuelle est la bienvenue, mais le temps est limité : pas de débats académiques ni de traits d’esprits sans fondement quand il est démontré de façon irréfutable que la cause la plus décisive de l’effondrement de l’Europe est l’union monétaire.

Compte tenu de l’existence de noyaux d’opposition à l’Europe de Maastricht et que les travailleurs, sous une forme ou une autre, se sont massivement exprimés contre les conséquences économiques et sociales de la monnaie unique, les signataires de l’appel, avec une grande sensibilité politique et un sens aigu de " l’internationalisme "veulent créer un espace de convergence au niveau européen pour lutter contre le « modèle » actuel de la politique des institutions européennes, en rompant avec l’austérité et en les démocratisant radicalement pour qu’elles soient au service des citoyens.

Si les objectifs sont nobles, l’appel ne dit pas comment mettre fin à austérité, ni comment les pays pris au piège d’une dette énorme peuvent éviter la faillite, ni comment résoudre les graves contradictions de l’union monétaire, y compris les taux de change fixes qui ont déclenché la crise actuelle jusqu’à provoquer des déséquilibres économiques et financiers profonds. Ceux-ci ne peuvent pas être corrigés avec les taux de changes implicites existants entre les monnaies de chaque pays.

Malgré notre désaccord avec cet appel à cause de sa position évasive et ses propositions floues, nous considérons qu’il contribue à réveiller les consciences des citoyens sur la question cruciale de l’Europe. Cette prise de conscience est essentielle pour répondre à la détresse économique et sociale installée dans de nombreux pays.

Dans notre pays, toutes les tentatives pour éluder la question européenne seront vaines. Sortit brutalement par la porte, la question de l’euro et de l’UE, rentre par la fenêtre pour la simple raison que la très puissante Troïka menace, et que l’économie espagnole est très fragile et très vulnérable. Les partisans des différentes versions du plan B doivent encore travailler dur pour surmonter la rhétorique et donner une réponse concrète, aux problèmes concrets de notre peuple.

14/02/2016