Utilisant lors de la présidentielle 2007 des méthodes qui ont fait le succès des conservateurs américains, Nicolas Sarkozy est parvenu à incarner le changement


Résumé

La victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle 2007 est loin de revêtir le caractère apocalyptique que d’aucuns lui ont prêté. D’ailleurs, l’affaiblissement de la droite aux élections municipales de 2008 et l’effondrement du président de la République dans les sondages, un an après son élection, en témoignent. Nicolas Sarkozy a testé avec un relatif succès les méthodes qui ont permis à la droite fondamentaliste américaine de gagner : le retour de la religiosité en politique, un discours radical et la captation d’une partie de l’électorat ouvrier.

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UTILISANT LORS DE LA PRESIDENTIELLE 2007 DES METHODES QUI ONT FAIT LE SUCCES DES CONSERVATEURS AMERICAINS, NICOLAS SARKOZY EST PARVENU A INCARNER LE CHANGEMENT

Même une analyse réduite à de la comptabilité électorale ne montre pas un écrasement des candidats se réclamant de la gauche. Il est vrai, pourtant, que la gauche, dans toutes ses composantes, y compris le PCF et les partis trotskystes, enregistre au premier tour de l’élection présidentielle, le 22 avril 2007, son plus mauvais score depuis 1969 (36,46 %). Il est vrai, aussi, que les 5 candidats affichés comme « antilibéraux » (Besancenot, Bové, Buffet, Laguiller, Schivardi), avec 9 %, obtiennent le plus faible score réalisé par cette famille politique de toute l’histoire de la Ve République. Il est vrai, encore, que la candidate des Verts, avec moins de 2 % des voix, a remis en cause l’existence même de ce parti. D’un autre côté, avec 63,56 % des voix, les différents candidats s’inspirant directement du néolibéralisme (Sarkozy, Bayrou, Le Pen, de Villiers, Nihous) approchent les records de 1965 (67,13 %) et de 1969 (67,68 %). Néanmoins, au deuxième tour le 6 mai, Ségolène Royal, avec 46,94 %, n’obtient qu’un peu plus que François Mitterrand en 1965 (44,80 %), qui reste le plus mauvais score de la gauche sous la Ve République. Mais trois ans plus tard il y avait mai-juin 1968…

Le résultat de Ségolène Royal au second tour reste convenable et s’inscrit dans les scores passés du Parti socialiste. Il ne justifie pas de craindre l’apocalypse, sachant que ce n’est pas tellement la gauche qui a été défaite, que Ségolène Royal elle-même, le social-libéralisme et le PS.

L’analyse des contradictions – explosives ! - de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy est à faire, afin de comprendre pourquoi il a pu incarner l’épopée et Ségolène Royal le conservatisme.

C’est ce dont témoigne la forte participation électorale, suscitée par les enjeux de ce scrutin. Le candidat de la droite a parfaitement bien compris qu’on ne pouvait être majoritaire à l’élection présidentielle sur des bases simplement néolibérales, Alain Madelin en ayant fait les frais en 2002. Il faut toujours du social, censé séduire l’électorat de gauche, et du national, censé séduire l’électorat de la droite extrême. Nicolas Sarkozy a donc développé des thèmes inspirés des conservateurs américains, tout en critiquant, de façon paradoxale, le néolibéralisme.

Toute la campagne de Nicolas Sarkozy lors de la campagne de l’élection présidentielle 2007 est imprégnée des thèmes du mouvement conservateur américain. On y retrouve en effet tous les ingrédients : religiosité, ultralibéralisme économique, autoritarisme, austérité sociétale. Ce sont autant de sujets qui ont permis aux conservateurs américains de marquer des points dans les milieux populaires et même chez certains intellectuels.

 I.- NICOLAS SARKOZY, DISCIPLE DE LA DROITE FONDAMENTALISTE AMERICAINE

Nicolas Sarkozy a testé avec un relatif succès les méthodes qui ont permis à la droite fondamentaliste américaine de gagner : le retour de la religiosité en politique, un discours radical et la captation d’une partie de l’électorat ouvrier.

 A.- Résurgence de la religiosité en politique

La campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy a comporté de nombreuses références à la religion. Les premiers mois de son mandat ont confirmé qu’il ne s’agissait pas simplement d’une posture électorale de court terme, sans lendemain, mais bien d’une stratégie de long terme. Celle-ci, d’ailleurs, impose à la gauche de rehausser la lutte pour la laïcité dans l’ordre de ses priorités.

Il y a certainement, dans le choix de Nicolas Sarkozy, une part de croyances personnelles. Encore que ces dernières paraissent modestes, l’essentiel étant plutôt à rechercher dans un choix politique parfaitement conscient.

On pourrait considérer que rien n’est nouveau sous le soleil et que la religion a toujours été liée à la droite. Cette dernière, en effet, s’est affirmée dans le rejet de la Révolution française, dès 1789, au motif que la Révolution remettait en cause l’ordre social voulu par le Créateur. La culture de droite, dans ses profondeurs, considère comme intouchable un ordre qui est jugé « naturel ». Pourtant la déchristianisation et les progrès des conceptions laïques avaient fait reculer les références à la religion dans le discours politique. En 1967 par exemple, les jeunes français étaient 81 % à croire en Dieu, et seulement 46 % en 1997. Raison de plus pour s’interroger sur les mobiles de Nicolas Sarkozy.

La réponse se trouve du côté des Etats-Unis. Dans ce pays, la population est particulièrement religieuse : deux tiers des Américains se déclarent « membres d’une Eglise » et ont assisté à un office religieux au cours des six derniers mois (contre 25 % des Britanniques) ; 55 % jugent la religion « très importante » (contre 19 % des Britanniques). Or, le renouveau chrétien aux Etats-Unis a coïncidé avec le renouveau du Parti républicain.
Et ce renouveau chrétien lui-même n’est pas étranger à la recherche de racines, d’identité, de valeurs, d’ordre sur les plans racial, social et sexuel, provoquée par la dévastation généralisée suscitée par les politiques néolibérales. L’incompréhension des causes de cette situation, le recul des mobilisations collectives et des issues possibles renvoient les individus à eux-mêmes et à la conduite de stratégies de survie locale rapetissées sur sa propre personne et le noyau familial.

En France, seulement 16 % de l’ensemble de la population fréquentent la messe « de temps en temps, quelques fois dans l’année ». Mais si la France connaît un des taux de « croyance en Dieu » les plus faibles d’Europe (60 %, pour une moyenne européenne de 71 %, avec un plus bas de 36 % en République Tchèque et un plus haut de 97 % en Pologne), ce taux de croyance se concentre parmi les catégories populaires. Alors que 64 % des cadres et professions intellectuelles supérieures déclarent « avoir une religion », la proportion grimpe à 72 % pour les ouvriers et 68 % pour les employés. Les sans-diplômes sont 79 % dans ce cas, contre 62 % à bac + 2. Plus on est jeune moins on croit (60 % chez les 18-24 ans) ; plus on est âgé plus on croit (85 % chez les plus de 85 ans).

Pour Nicolas Sarkozy, la religion possède une fonction sociale devenue aujourd’hui fondatrice. La crise de la société française, en effet, pour lui, ne serait pas d’ordre économique, social ou politique, mais d’ordre moral. Il faudrait donc combler ce vide spirituel par la religion, comme la culture qui avait été instrumentalisée par le pouvoir gaulliste en étant présentée comme un « supplément d’âme » après 1968… Si Nicolas Sarkozy n’ose pas encore parler de construction d’une nouvelle « harmonie sociale », comme le font souvent les responsables politiques qui invoquent la religion, l’encouragement qu’il prodigue aux pratiques religieuses vise à renforcer la fonction traditionnelle de « pacification » des relations sociales.

C’est ainsi que Nicolas Sarkozy s’est prononcé pour la remise en question de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Afin d’éviter le développement erratique d’un « islam en France », il a choisi de fabriquer de toutes pièces un « islam de France » par l’encouragement au communautarisme. Dans les cités populaires « à risque », ce sont désormais les imams qui seront chargés du maintien de l’ordre en tant que représentants d’une fraction de la population française. Afin de contribuer à créer ces « communautés », Nicolas Sarkozy veut promouvoir la « discrimination positive » et les « quotas » (comme l’ « affirmative action » créée dans les années 1960 aux Etats-Unis). Cette politique, aux Etats-Unis, a permis la création d’une bourgeoisie noire, se détachant de ses origines raciales pour se rapprocher de sa nouvelle appartenance de classe, tout en « contrôlant » une partie de la communauté noire. Nicolas Sarkozy envisage ainsi de fabriquer une « beurgeoisie » et donne des signes multiples en ce sens, dont la nomination de Rachida Dati au gouvernement n’est pas le moindre.

Le 18 mars 2007, au Zénith, Nicolas Sarkozy s’est fait disciple de Jean-Paul II. Dès le lendemain de sa victoire, le 10 mai 2007, un cardinal du Vatican s’en est réjouit. Le 20 juin 2007, le Vatican a félicité Nicolas Sarkozy pour son « ouverture », et le 20 décembre, au Vatican, Nicolas Sarkozy était sacré « chanoine de Latran » par Benoît XVI, titre que tous les anciens présidents de la République avaient refusé. Le 17 janvier 2008, Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il souhaitait faire entrer les « représentants des religions » au Conseil économique et social. Le 20 février, Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy, a déclaré dans VSD qu’ « en France, les sectes sont un non-problème ». Le 23 février, le chanoine Sarkozy a adressé un message de félicitations pour l’ordination de quatre curés traditionalistes au Vatican…

 B.- Une droite radicalisée

Une explication de la victoire de Nicolas Sarkozy tient à son positionnement politique revendiquant clairement son appartenance à la droite. Différentes enquêtes « postélectorales » en témoignent, 85 % des personnes interrogées partagent ce jugement. C’est également le cas de 94 % des artisans et commerçants, 90 % des professions libérales et cadres supérieurs, 92 % de l’électorat de droite du premier tour.

Nicolas Sarkozy l’a clairement annoncé : « Oui, je cherche à séduire les électeurs du FN. Qui pourrait m’en vouloir de récupérer ces gens dans le camp républicain ? J’irai même les chercher un par un, ça ne me gêne pas. Si le FN a progressé, c’est que nous n’avons pas fait à droite notre boulot ». Cet objectif a été largement atteint. Si on compare les résultats de Nicolas Sarkozy en 2007 et le total de la droite en 2002 (Boutin, Chirac, Madelin), on observe une grande ressemblance avec l’implantation du Front national. Ainsi Nicolas Sarkozy obtient des scores très importants dans tous les départements méditerranéens, en Alsace et Rhône-Alpes. Même chose pour des cantons le long de la Garonne et dans les départements du grand bassin parisien : Aube, Eure, Eure-et-Loir, Loiret, Oise, Seine-et-Marne, Yonne.

En revanche, le basculement de l’électorat frontiste ne s’est pas opéré avec la même efficacité dans certains départements : Pas-de-Calais, Aisne, une partie des Ardennes, Haute-Marne, départements de Lorraine. Dans ces départements, la base sociologique de l’électorat du FN est beaucoup plus ouvrière et populaire qu’ailleurs et a beaucoup moins voté Sarkozy qu’en région Paca ou dans le Languedoc-Roussillon.

En outre, Nicolas Sarkozy a siphonné une partie significative de l’électorat de CNPT dans des secteurs où les chasseurs avaient acquis une certaine influence : baie de Somme, embouchure de la Seine, baie d’Isigny, Cotentin, Charente-Maritime, certains départements du sud-ouest, arrière-pays méditerranéen.

Au total, Nicolas Sarkozy est parvenu à capter une partie significative de la droite radicalisée qui avait progressivement glissée vers le FN au cours des 15 dernières années.

Le succès de Nicolas Sarkozy se trouve enfin dans la très forte mobilisation de l’électorat de droite traditionnel. Le vote utile a joué mais les messages et valeurs portés par le candidat ont conforté les catégories sociales généralement favorables à la droite. La droite a donc fait un « vote de classe » dès le premier tour : Neuilly (72 %), Le Chesnay (52 %), Boulogne (49 %), Enghien-les-Bains (49 %), Versailles (47 %), Saint-Germain-en-Laye (46 %), sans oublier les arrondissements chics de Paris : 64 % dans le 16e arrondissement, 58,5 % dans le 8e et 56 % dans le 7e.

 C.- Captation d’une partie de l’électorat ouvrier

Tout a changé pour la droite française depuis la fin du gaullisme quant ce dernier disposait d’une forte influence dans les milieux ouvriers. Le retour à une droite classique, avec Pompidou, Giscard, Chirac, a fait fondre le pactole électoral ouvrier de droite. Il faut savoir, en effet, que le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, n’avait été possible que parce qu’il avait été soutenu par un puissant mouvement populaire.

Lors des élections législatives de 1958, 56 % des ouvriers votent à droite, dont 30 % pour le seul parti gaulliste. Lors de l’élection présidentielle de 1965, 45 % des ouvriers votent encore de Gaulle au second tour. Ce sont les « évènements » de 1968 qui vont provoquer un recul sérieux du vote ouvrier en faveur de la droite. Bien que les élections législatives de juin 1968 soient largement remportées par la droite, le vote ouvrier en sa faveur tombe à 39 % et il poursuit sa chute à 36 % aux législatives de 1973. La baisse continue à l’élection présidentielle de 1974 où Valéry Giscard d’Estaing n’obtient que 27 % du vote ouvrier.

A l’élection présidentielle de 1988, la droite classique ne recueille plus que 18 % des voix ouvrières au premier tour (et 19 % pour Jean-Marie Le Pen) ; Jacques Chirac n’en obtenant que 26 % au second tour. Ayant compris la situation, Jacques Chirac développe avec succès le thème de la « fracture sociale » dont le but, évidemment, n’était qu’électoral, et visait à reconquérir le vote populaire. Il obtient 43 % des voix ouvrières et gagne l’élection. Mais à l’élection présidentielle de 2002, la droite n’obtient plus que 17 % des votes ouvriers au premier tour (et 33 % pour l’extrême droite).

Lors de l’élection présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy réalise au premier tour 17 % chez les ouvriers (26 % pour Le Pen, 16 % pour Bayrou et 5 % pour de Villiers, soit 64 % pour la droite), et 25 % chez les employés (21 % pour Bayrou et 8 % pour Le Pen, soit 54 % pour la droite). C’est parmi les salariés du secteur privé que Nicolas Sarkozy réalise de bons scores avec 32 % (20 % pour Bayrou et 12 % pour Le Pen, soit 64 % pour la droite). La candidate socialiste reste devant Nicolas Sarkozy chez les ouvriers (24 % contre 17 %), mais l’ensemble de la gauche ne fait que 36 %. Il n’y a que chez les salariés du secteur public que la gauche arrive à rivaliser avec la droite (49 % contre 51 %).

Il est vrai que le candidat Sarkozy n’avait pas ménagé ses efforts en direction de l’électorat ouvrier du Front national et du Parti communiste : « L’électeur du Front national comme l’électeur du Parti communiste n’appartiennent à personne » (18 juin 2006). Avec son slogan « la France qui se lève tôt et travaille dur », Nicolas Sarkozy avait spéculé sur le racisme social et le racisme tout cour qui existent notamment dans les milieux populaires. Les « assistés » y sont mal vus, l’aide sociale est souvent considérée comme étant attribuée aux « fainéants », d’autant qu’elle recoupe dans certaines régions en partie des réalités ethniques. L’expérience des Etats-Unis a montré que la solidarité avait volé en éclat car les plus pauvres appartenaient majoritairement à des communautés raciales différentes.

Tout en observant beaucoup de prudence dans l’interprétation, les études faites sur les représentations des ouvriers (IFOP), donnent des résultats contradictoires. D’un côté, certaines opinions sont très marquées à droite : « il faut que l’État donne plus de libertés aux Entreprises » (61 %) ; « les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment » (66 %) ; « il y a trop d’immigrés en France » (62 %) ; « on ne se sent en sécurité nulle part » (49 %) ; « il faudrait rétablir la peine de mort » (48 %). Dans le même temps, les opinions des ouvriers sondés sont ouvertes à des questions sociétales plutôt de gauche : « l’homosexualité est une manière acceptable de vivre sa sexualité » (75 %) ; « tous les étrangers résidant en France devraient avoir le droit de vote aux élections municipales » (66 %).

Les données issues du « Baromètre politique français » réalisé par l’Ifop pour le Cevipof démontrent assez nettement que les ouvriers constituent, avec les employés, le groupe où l’intérêt déclaré pour la politique est le plus faible. Seuls 34 % des ouvriers disent s’intéresser beaucoup ou assez à la politique, contre 44 % des Français et 70 % des cadres supérieurs.

Les ouvriers accordent un crédit plus que limité dans les hommes politiques. Selon ce « Baromètre », 74 % d’entre eux disaient en avril 2006 n’avoir confiance ni dans la droite ni dans la gauche pour gouverner le pays. Dans le même ordre d’idée, 58 % des ouvriers estimaient que l’opposition ne ferait probablement ou certainement pas mieux que le gouvernement de l’époque si elle était au pouvoir. Néanmoins, si la défiance vis-à-vis des responsables politiques était très forte chez les ouvriers, elle s’exprimait avec la même ampleur dans le reste de la population : 60 % des Français pensaient ainsi que l’opposition ne ferait pas mieux que le gouvernement et 69 % n’aveint confiance ni dans la gauche ni dans la droite pour gouverner le pays.

Les ouvriers partagent donc avec l’ensemble de la société française la même défiance vis-à-vis des hommes politiques mais ils s’intéressent encore un peu moins que la moyenne aux débats télévisés et aux campagnes des uns et des autres. Doit-on pour autant en déduire que l’intérêt des ouvriers pour les grandes questions qui agitent la Cité est moindre ? Cette classe sociale est-elle vouée à l’anomie électorale ou peut-elle se mobiliser lors de certains scrutins ?

En vérité, la politique suscite davantage d’intérêt dans le monde ouvrier que dans les autres catégories sociales, pour peu que la politique ait un rapport avec la vie et la réalité quotidiennes. La campagne référendaire sur la Constitution européenne en 2005 et la présidentielle 2007 constituent à cet égard un bon exemple. Non seulement les débats ont pénétré très profondément dans l’ensemble de la société et ont animé partout les conversations, mais ils ont concerné avec la même intensité les milieux ouvriers. L’analyse des conversations des Français confirme ces évolutions : 91 % des ouvriers avaient évoqué avec leurs proches au cours des semaines écoulées la violence et les incivilités qui s’étaient produites dans les banlieues en 2006, 56 %, la baisse du chômage en septembre 2006, et 46 %, les débats sur les 35 heures dans l’hôtellerie et la restauration. Sur ces trois sujets, les scores observés parmi les ouvriers sont légèrement supérieurs à ceux mesurés dans l’ensemble de la population. L’écart a été encore plus important à propos des mobilisations contre le CPE : 78 % des ouvriers contre 68 % des Français en avaient parlé avec leurs proches.

L’analyse des résultats du référendum de 2005 à l’échelle communale montre que le différentiel d’abstention entre les communes à faible et forte proportion d’ouvriers a été relativement modéré, de l’ordre de 4 points, alors que l’amplitude est en général plus importante pour d’autres scrutins. A l’inverse, le score du « non » a été très corrélé avec le poids de la classe ouvrière dans la population communale.

Ces chiffres et études concordantes montrent clairement que le désintérêt supposé du monde ouvrier pour la politique ne saurait être considéré comme un postulat immuable et figé.

C’est le pari qu’a réussi le Parti républicain aux Etats-Unis, et que Nicolas Sarkozy voudrait imiter. Ce parti, en effet, est parvenu à réaliser une alliance en « U », c’est-à-dire entre les riches et une partie significative des pauvres, contournant le bloc central des classes moyennes. La même stratégie s’est déployée en Grande-Bretagne. Alors que les deux tiers de la working class votaient travaillistes entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la fin des années 60, la situation s’est retournée à partir du début des années 70. Cette proportion est tombée à 57 % quand Margaret Thatcher a accédé au pouvoir en 1979, celle-ci devenant même majoritaire dans la working class en 1987. En 2005, 37 % de la upper working class votaient conservateurs, et 32 % travaillistes ; tandis que 33 % de la lower working class votaient conservateurs et 40 % pour les travaillistes.

Nicolas Sarkozy parait bien avoir analysé cette situation aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, et compris l’enjeu décisif du vote des classes populaires (ouvriers et employés représentent plus de la moitié du corps électoral ; leur comportement, lors des scrutins, est à peu près identique). Il était difficile, d’ailleurs, de ne pas être conduit à cette analyse par les faits eux-mêmes, puisque la droite, en France, avait subi trois lourdes défaites électorales en deux ans : les élections européennes et régionales de 2004 et le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen. Seule la majorité des dirigeants du Parti socialiste ne semble pas avoir encore compris…

 II.- L’ILLUSION DE L’EPOPEE ET DE LA « RUPTURE » QUE NICOLAS SARKOZY A PU INCARNER PENDANT LA CAMPAGNE ELECTORALE COMMENCE A SE DISSIPER

La « rupture » mise en avant par Nicolas Sarkozy avait plusieurs objectifs, dont celui de marquer sa différence avec Jacques Chirac pour mobiliser l’électorat de droite. On pourrait sans doute, et à juste titre, s’interroger sur le lien entre l’ « épopée » et la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle. Pourtant ce lien existe, particulièrement dans un pays comme la France. Une épopée est un récit poétique qui narre soit une genèse mythique du monde, soit les évènements légendaires qui ont conduit à la fondation d’un nouvel ordre politique. Invoquer ces mythes, ou même certaines réalités historiques, est une composante habituelle et nécessaire de la politique. Celle-ci, en effet, n’est pas qu’une activité purement rationnelle, elle est aussi faite de passions, d’émotions et d’utopies. L’élection présidentielle à la française (au suffrage universel) favorise l’épopée, dans le sens où les candidats, s’ils se placent sur ce registre, s’autoproclament du même coup les héros succédant à ceux qui ont fait les légendes. C’est ce qu’a voulu faire Nicolas Sarkozy, avec un certain succès puisqu’il a gagné l’élection présidentielle. Néanmoins, les habits de héro légendaire sont trop grands pour lui, son épopée était factice, le personnage creux, sa chute annoncée.

Il n’empêche que pendant cette campagne électorale on a pu assister à une vrai bataille idéologique d’un côté, celui de Nicolas Sarkozy, et à de la simple communication de l’autre, celui de Ségolène Royal ; à une tentative d’accomplissement du « destin » de la France d’un côté, et à des propositions techniques et même technocratiques de l’autre ; à du volontarisme politique d’un côté, et de la mollesse de l’autre. Telles ont été les grandes différences entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Cette dernière n’a pas tenu compte de la prophétie de Jürgen Habermas, le philosophe allemand : « le temps va quelque part »…

Certes, l’équation personnelle des candidats est un facteur important, et peut-être décisif, lors d’une élection présidentielle à la française. Mais elle correspond toujours, par les qualités et défauts particuliers des candidats, à une attitude politique d’une partie du corps électoral. Nul ne peut nier que Nicolas Sarkozy possède des talents variés. Parmi ceux-ci, son habileté de bonimenteur, d’illusionniste et d’aventurier ne sont pas les moindre. Il est même incroyable qu’il ait pu se présenter comme le candidat du peuple alors qu’il a défendu le programme du MEDEF, en tous points contraire aux intérêts du peuple.

Mais s’arrêter à ce simple constat masquerait l’essentiel : ces talents si particuliers que Nicolas Sarkozy a su mettre en œuvre pendant cette campagne électorale et ce récit mythique qu’il a pu invoquer, correspondait à une configuration et à une attente de l’électorat. Il fallait en effet faire preuve de beaucoup d’habileté pour parvenir à faire oublier son bilan calamiteux (il a été ministre des gouvernements de Jacques Chirac) ; convaincre qu’il n’était pas le candidat de Neuilly ; faire croire à la « rupture ».

Au-delà du talent personnel de Nicolas Sarkozy, cette victoire est bien le résultat d’un travail idéologique, politique et culturel. Comme il l’a dit lui-même, nous allons « gagner sur nos valeurs, nous battre pour notre idéal ».

En réalité, la victoire de Nicolas Sarkozy n’est pas celle de l’épopée, mais celle de l’illusion de l’épopée. C’est pourquoi Nicolas Sarkozy a construit sa victoire sur une contradiction explosive. D’un côté, son programme économique, social et institutionnel annonce une accélération brutale de la révolution conservatrice, doublée d’un régime autoritaire ; alors que d’un autre côté, il a invoqué la lutte contre la « pensée unique ».

Nicolas Sarkozy est parvenu à rassembler largement à droite par un discours ultralibéral et autoritaire, à ratisser à gauche en condamnant la « pensée unique », et à occuper certains des terrains laissés en friche par la gauche.

 A.- Nicolas Sarkozy a pu rassembler largement à droite et à l’extrême droite par un discours ultralibéral et autoritaire

Nicolas Sarkozy a réussi à réconcilier Pétain et de Gaulle. Plus encore, il a rassemblé les droites, du centre droit à l’extrême droite, autour de trois idées : l’identité nationale, mais à connotation nationaliste ; l’autoritarisme ; l’immigration.

 1.- L’identité nationale

Quelques exemples :

  • « A force de demander à la France d’expier son passé, à force de demander aux enfants de se repentir des fautes des pères, à force de réécrire l’histoire avec les préjugés d’aujourd’hui, à force de dénigrer la nation et de la charger de tous les péchés de la Terre, à force de nourrir la honte d’être français au lieu de chercher les raisons d’en être fier, à force, c’est notre capacité à vivre ensemble qui s’abîme. […] Si nous ne sommes plus unis par la fierté d’être français […] sur quoi allons-nous fonder notre solidarité ? D’où viendront nos droits et nos devoirs les uns vis-à-vis des autres ? » (Université d’été, Marseille, 3 septembre 2006).
  • « La France n’a enfanté ni Hitler, ni Staline, ni Pol-Pot. Elle n’a rien créé d’équivalent aux camps nazis ou au goulag et elle n’a rayé aucune ville de la carte par le feu nucléaire. Son inclination naturelle l’a bien plus souvent portée vers la défense de la liberté et les droits de l’homme que vers des choix moins honorables. C’est bien d’ailleurs pour cela que la France a été une nation respectée et admirée à travers le monde. Les Français peuvent être fiers de leur histoire. » (Périgueux, 12 octobre 2006).
  • « Dans ce pays aux multiples visages, où un habitant du Nord est tellement différent d’un Marseillais, un Breton d’un Strasbourgeois, c’est l’amour de notre histoire, de notre culture, de notre langue, qui constitue le ciment de notre unité. […] Je n’aime pas l’expression « peuple de gauche » si souvent utilisée par nos adversaires. Il n’y a pas un « peuple de gauche » et un « peuple de droite ». Il y a le peuple français. Sa force, son unité résident dans sa capacité à réunir dans un même héritage aussi bien Clemenceau et le général de Gaulle que Jaurès et Blum. » (juillet 2006).
  • « Celui qui ne se sent pas en harmonie avec nos lois, nos coutumes, nos traditions, n’est pas obligé de demeurer sur le territoire national. Si on choisit la France et que la France vous accepte, on l’aime, on la respecte, on est heureux de ses droits et comptable de ses devoirs. » (Paris, 14 janvier 2007).

« Tout est possible pour les peuples et les nations qui veulent demeurer, qui ne renoncent pas, qui ne veulent pas vivre à genoux. C’est mon idée de la France, c’est ma volonté pour les Français, c’est ma conviction. » (Réunion des nouveaux adhérents, 10 juin 2006).

 2.- L’autoritarisme

Quatre exemples peuvent être pris :

  • « Je créerai des peines planchers pour les multirécidivistes. »
  • « La République réelle à laquelle je crois c’est celle qui veut une école de l’autorité et du respect où l’élève se lève quand le professeur entre, où les filles ne portent pas le voile, où les garçons ne gardent pas leur casquette en classe. »
  • « Je vous le dis avec franchise : la France ne peut pas continuer à en faire toujours plus pour ceux qui fraudent, abusent, ne veulent pas travailler, et toujours moins pour ceux qui travaillent, font des efforts, respectent les principes essentiels d’une vie en société. »
  • « Je demande pour les multirécidivistes […] que des peines planchers soient appliquées, pour qu’un certain nombre d’individus, qui reviennent pour la 18éme fois devant le même tribunal, pour les mêmes faits, comprennent que la prochaine fois cela coûtera tellement cher qu’il faut peut-être qu’ils arrêtent d’empoisonner la vie des autres. » (Audition devant la « Commission Stasi », 7 octobre 2003).

 3.- L’immigration

Deux exemples :

  • « Je veux passer d’une immigration subie à une immigration choisie parce que c’est une condition absolue de l’intégration. »
  • « L’idée même de critiquer la France ne nous serait jamais venue à l’esprit. »

Certains commentateurs de l’élection présidentielle ont à juste titre considéré que l’élection de Nicolas Sarkozy marquait la fin des complexes de la droite. Cette dernière, en effet, avait été discréditée depuis la Libération par la compromission d’une partie d’entre elle avec les Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. La droite s’était alors rassemblée derrière de Gaulle, qui n’a jamais dit qu’il était de droite. Il fallait être alors très courageux, ou particulièrement inconscient, pour s’afficher de droite. Après le discrédit et la honte, le temps faisant son œuvre, et la gauche bien des erreurs, la droite a réussi à se faire banaliser, mais sans jamais véritablement s’assumer comme telle : c’est-à-dire de droite. Le mot droite n’était jamais prononcé. Grâce à Nicolas Sarkozy, la droite serait aujourd’hui « décomplexée » et s’exposerait sans fard et sans honte.

Cette analyse a été vraie dans les derniers moments de la campagne électorale présidentielle de 2007 et lors des quelques mois qui ont suivi. Mais les facéties du nouveau président de la République, qui fait même craindre pour sa santé mentale, et son effondrement dans les sondages, particulièrement auprès de l’électorat le plus à droite, risquent de retarder le moment où l’on pourra être fier d’être de droite. Indigne de sa fonction qui demande une certaine gravité, Nicolas Sarkozy fait honte à la France. L’éditorialiste d’un quotidien parisien, dont le propriétaire est un très grand financier, se trompe quand il affirme, au lendemain des résultats de la présidentielle, que désormais la droite se présenterait « à visage découvert » et que la France aurait choisi « la clarté »… C’est l’exact contraire de la campagne de Sarkozy !

Parce que Nicolas Sarkozy a en partie siphonné Le Pen et surtout de Villiers, des commentateurs ont fait croire que les électeurs du FN étaient revenus à une logique républicaine en votant pour Nicolas Sarkozy. C’est oublier les thèmes qui ont été mis en avant par celui-ci. Nicolas Sarkozy a repris des idées de Le Pen et a même contribué à les banaliser, puisqu’elles restent présentes dans le débat public. En valeur absolue les voix de Le Pen se maintiennent, il baisse en pourcentage car il y a davantage de votants.

 B.- Nicolas Sarkozy a ratissé à gauche en détournant certains de ses thèmes

Une partie des thèmes et des arguments de campagne de Nicolas Sarkozy étaient clairement à gauche et visaient, bien sûr, à détacher en sa faveur une partie de cet électorat. Les exemples suivants peuvent être pris :

  • « Je donnerai aux partenaires sociaux les moyens de trouver ensemble les meilleures solutions pour le monde du travail et la protection sociale. »
  • « Pour tous les Français, je veux plus de formation, plus de protection, plus de soutien, plus de justice, plus d’égalité des chances. »
  • « Rapidement, nous pouvons obtenir de vrais changements dans notre pays, plus d’emploi, plus de pouvoir d’achat, plus de réussite scolaire et universitaire, plus d’égalité des chances, plus de justice, plus de liberté d’agir, de créer, de vivre, plus de développement durable, plus de solidarité. »
  • « Je veux être le Président de la valeur travail. »
  • « Votre pouvoir d’achat est trop faible. Chaque Français qui travaille gagne chaque mois 350 euros de moins qu’ailleurs en Europe et des millions parmi nous vivent avec moins de 800 euros par mois. Nos impôts sont parmi les plus élevés au monde. Et une fois payés votre logement et certains produits dont les prix augmentent trop vite, il ne reste quasiment plus rien dans votre budget. Mettre fin à cette situation sera ma priorité si je suis élu Président de la République. »
  • « Je souhaite que ceux d’entre vous qui n’ont pas d’emploi puissent en retrouver un, car il ne peut y avoir de véritable pouvoir d’achat lorsque l’on est privé d’emploi. Je veux que vos emplois soient plus qualifiés pour que vous soyez mieux payés. Pour cela je réformerai la formation professionnelle, l’enseignement supérieur et la recherche. Je souhaite revaloriser les petites retraites pour que tous les retraités puissent vivre décemment. Je veux que les impôts n’augmentent pas, mais au contraire qu’ils baissent. »
  • « Je souhaite réduire le coût de votre logement et les prix à la consommation, en facilitant l’emprunt immobilier pour vous permettre d’être propriétaires, en augmentant le nombre de logements pour que les loyers baissent, et en luttant contre les monopoles dans certains secteurs. »
  • « Je suis le candidat du peuple. »
  • « Tout est possible » ; « Nous allons étonner le monde » ; « Rompre avec la pensée unique ». (Angers, 1er décembre 2006).
  • Nicolas Sarkozy propose même d’instituer une « sécurité sociale professionnelle », une idée de la CGT, et dénonce « le patron voyou qui déménage son usine la nuit ».
  • Et, cerise sur le gâteau, il n’hésite pas à contester « les politiques de monnaie forte et de surévaluation du change qui profitent à la rente et pénalisent l’activité ». Il propose donc logiquement un changement du statut et des objectifs de la Banque centrale européenne (Agen, 22 juin 2006).

 C.- Nicolas Sarkozy a labouré les terrains laissés en friche par les partis de gauche

Les friches laissées par la gauche, dans toutes ses composantes, correspondent à une série de thèmes à propos desquels, dans son ensemble ou pour une partie d’entre elle, elle est muette ou embarrassée. Il s’agit de la France ; de la République ; de l’immigration ; de la laïcité.
Les candidats de la gauche et des partis trotskystes ont été neutralisés par certains des arguments développés par Nicolas Sarkozy sur la France, lorsqu’il proclame, par exemple, sa « fierté d’être français ». Le malaise de certains militants et responsables de gauche s’explique aisément par une crainte hors de propos du nationalisme, et par le fait qu’ils ne considèrent plus que la France puisse avoir un rôle autonome dans le cadre de la mondialisation. C’est ainsi que Nicolas Sarkozy a pu tenir des discours que la gauche aurait pu (presque) – aurait du – tenir, sans que la gauche ne réagisse :

  • « Qu’il soit entendu que si on vit en France, alors on respecte les valeurs et les lois de la République. La soumission de la femme, c’est le contraire de la République, ceux qui veulent soumettre leurs femmes n’ont rien à faire en France. La polygamie, c’est le contraire de la République. Les polygames n’ont rien à faire en France. L’excision, c’est une atteinte à la dignité de la femme, c’est le contraire de la République, ceux qui veulent la pratiquer sur leurs enfants ne sont pas les bienvenus sur le territoire de la République française. » (juillet 2006).
  • « La France ne restera une nation libre que si elle se place aux avant-postes des mutations du monde. » (Saint Etienne, 9 novembre 2006).
  • « Faire de la France ce pays à nul autre pareil ce pays que nous aimons qui mérite que nous donnions le meilleur de nous-mêmes. » (Angers, 1er décembre 2006).
  • « Je serai le Président du peuple français, qui veut que notre pays change pour rester fidèle à son histoire et à ses valeurs. Dimanche prochain, je vous demande votre confiance pour le seul choix qui compte : celui de la France. »